LES DOUX HASARDS DE LA VIE



Jeudi j’avais un rendez-vous médical avec mon chirurgien, dans l’hôpital parisien où il exerce. J’aurais préféré aller travailler ce matin là. Mais il fallait faire un point post-op.
Le gentil monsieur de l’accueil remplit comme d’habitude ma fiche de suivi. Il coche une case, une autre, puis lève les yeux, me demande si je suis toujours à 100%, j’affiche un sourire raide. Je réponds « oui ». Un souffle glacial glisse entre mes omoplates, je ne pipe pas. Je sais que tu es toujours là, cher Cancer,  sournoisement planqué, mais je veille moi aussi.
Direction le 6ème étage. Service de chirurgie plastie. C’est fou tout a changé, je ne reconnais pas ce lieu. Si familier pourtant. La sensation est un peu brutale au départ, j’ai été stoppée net sur mon trajet. Stoppée dans mon élan au milieu de ce long couloir surchauffé, par le « bonjour » appuyé de la jeune secrétaire cachée derrière son long bureau. L’accueil de la chirurgie plastie a été déplacé, avancé d’une dizaine de mètres.
C’est bon ce changement, moi qui ressent enfin le besoin de terminer ce livre. Moi qui ai besoin de tourner la page. Me voilà surprise. Le confort habituel de mon cerveau accès sur mes souvenirs est chamboulé. Parfait. Je m’assois dans cette salle d’attente auparavant utilisée pour plusieurs spécialistes. Le mobilier a changé, pas tout le mobilier en fait, il y a eu du home staging ici. De nouveaux fauteuils accompagnent les anciens usés et décolorés. Il y en a moins qu’avant, les tables basses sont agencées différemment, alignées symétriquement et de nouvelles toiles sont accrochées au mur. Les traces des anciennes affiches restent visibles. Comme des cicatrices, les vieux scotchs jaunis sont toujours là. Les murs n’ont pas été repeints et la vilaine moquette rouge a gardé sa place.
Peu importe. Ce vent de nouveauté me plaît. Je n’avais pas envie de venir ce matin. Je dois pourtant voir mon chirurgien et valider son incroyable boulot. Après plus de 3 heures d’attentes, j’ai pu faire le point. Des détails sur mon corps me chiffonnent, quand on est passée 3 fois au bloc pour reconstruire l’ablation d’une poitrine attaquée par 4 tumeurs, le détail est précieux. Un DIEP, une reprise de DIEP, un lipofilling… et me voilà en 2020 presque prête à enfiler un joli maillot de bain noir, ERES (mon rêve).  Lui, est assez content. Il me donne rendez-vous en septembre, si je suis toujours dérangée par l’extrémité droite de ma cicatrice ventrale de 40 cm, qui fait une petite  « oreille » au niveau de ma hanche, et l’asymétrie de la hauteur de mes tétons; on envisagera une 4ème  intervention.
J’avais besoin de cette visite pour prendre enfin rendez-vous pour les « finitions ». A peine rentrée, j’ai envoyé un mail au chirurgien esthétique qui tatoue les aréoles après une reconstruction mammaire! Je l’avais rencontré en consultation, il y a un peu moins d’un an. Personnage atypique et remarquable, conseillé par le mari chirurgien, d’une amie des Beaux Arts.
Ce rendez-vous, je l’attends et je le redoute. Mais probablement un peu moins maintenant. Comme par magie, ce chirurgien était assis à la table à côté de nous ce jeudi, dans ce restaurant parisien de la rue du faubourg Saint-Denis. Je n’en reviens pas, j’ai de mauvaises compétences mathématiques, mais quelle était la probabilité pour que je le croise, 3 heures après lui avoir envoyé un mail, assise face à mon amie des Beaux Arts que je vois si peu ? J’adore les signes que la vie m’envoie. Le hasard est fou. 

J’ai continué ma semaine, dans les bras de ce bel expert comptable, au 2 ème étage d'un hôtel de Montmartre, je vous en parlerai dans mon prochain « bilan affectif ».  Puis j’ai passé un week-end entourée d’amies précieuses dans un restaurant chaleureux, je suis rentrée tard enivrée par la nuit parisienne.

Dimanche midi, assise à la terrasse de ce bistrot de quartier que j’affectionne particulièrement, je bois du vin et je parle des hommes avec cette douce et belle femme rencontrée ici il y a quelques semaines. Quel savoureux moment, quelle justesse de vie, de mots. Comme un dimanche de chandeleur, je suis rentrée et j'ai fait des crêpes. Puis dans la bruine et le début de soirée parisienne, je me suis faufilée dans le métro vide pour m’installer seule, au Bar Anglais de l’Hôtel Raphaël et déguster le cocktail création « Raphaël ». Du champagne et des fruits se mélangent subtilement dans un verre fin et élégant ; je trinque à mes 41 ans qui se terminent ce soir.





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