RESTER PHILOSOPHE


RESTER PHILOSOPHE

Cette journée parisienne grise et froide de janvier s’annonçait sans grande surprise. Depuis quelques temps, je doute. Je me laisse aller à une vie un peu fade ; sans soleil. Légère dépression de janvier, ou grande lassitude qui s'ancre en moi. Il faut croire que je m’étais un peu trop éloignée de ma philosophie habituelle. Ce choc m’a réveillée, non il m’a réanimée.

Avant d’enfiler ma doudoune jaune ce matin, j’ai méticuleusement noté, sur un petit papier bleu, ce qu’il me fallait au supermarché. Ma mémoire flanche en ce moment. Trop de parasites, de questionnement qui me ralentissent.  J’ai glissé mes nouveaux écouteurs dans mes oreilles et j’ai filé faire mes petites courses. Une Play List inhabituelle accompagnait mon chemin, j’ai voulu changer de rythme et laisser mon application musicale me guider. 
En ouvrant le petit portillon pour sortir du square que  je traversais pour me rendre au centre commercial de mon quartier, Norah Jones berçant mes pas avec sa chanson « Wintertime », un bruit sourd, une image nette, me firent m’arrêter. Une dixième de seconde. La vie bascule.

Une voiture vient de percuter un cycliste. Ejecté de son vélo, glissant sur la capot noir, il retombe lourdement sur le bitume humide, à quelques mètres de moi, de nous. Nous sommes deux piétons, chacun de notre côté du carrefour, à assister à cette scène. 
Arrêt sur image, ralenti, accélération… tout est en désordre. Nous traversons, un peu perdus. Ramassant sur notre passage les différents  objets éparpillés sur le sol, pour les mettre à l'abri des éventuels véhicules qui pourraient passer. Nous rassemblons la paire de lunettes à laquelle il manque un verre, la sacoche droite qui s'est décrochée, la petite pompe pour regonfler les roues en cas  de panne, le vélo.

L’homme se relève, sonné. Du sang coule sur sa joue droite. Son casque, fêlé sur le coté droit,  vient sans doute de lui sauver la vie. Il titube. Le conducteur gare sa voiture. J’appelle les pompiers.
J’échange avec cet homme, assis sur le bord du trottoir essayant d’analyser la situation. Il demande à ce que l’on prévienne la Faculté. Il sera en retard. Les sacoches de son vélo sont remplies de livres de philosophie, de feuilles d’émargement, c’est son métier si j’ai bien compris.

Tout va vite. La caserne n’est pas loin. Il est pris en charge, l’autre témoin doit partir, il me laisse son numéro au cas où la police en ait besoin.  Je reste un peu, mais je me sens bien inutile. Je pars, laissant Zdenek, le philosophe Tchèque, avec les pompiers.

En terminant mes courses, je repasse par ce carrefour pour rentrer chez moi. La police termine le constat avec le chauffeur de VTC qui tourne toujours en rond. Assommé par cet accident. Je prends des nouvelles du cycliste et je donne mon numéro pour qu’il me donne de ses nouvelles s’il le souhaite. Cet inconnu qui a frôlé la mort, sous mes yeux me rappelle notre fragilité. Ma fragilité.

Je rentre complètement vide. Tout tourne en boucle dans ma tête.  Ma vie a explosé en plein vol il y a quelques années. Ce nouvel électrochoc m’a fait un bien fou. J’ai commencé cette année sans grande motivation.  Je sais pourtant que la vie est précieuse.

Il m’a écrit, il va bien. Son message est rédigé avec soin. Il aime les mots, il aime la vie. Il m’a oxygénée. Je respire.


Je lève les yeux en me démaquillant ce soir et je souris. Inscrit sur un morceau de bois, accroché au miroir de ma salle de bain, cette phrase d’Albert Einstein, que je lis tous les jours sans  plus vraiment y réfléchir,  m’enveloppe : « La vie c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre ». J’ajouterais juste, que la vie est aussi risquée que la bicyclette. Mais que certains chocs permettent aussi de belles rencontres. Il faut juste penser à porter un casque.




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